Dès les premières heures de la matinée, les motos commencent à arriver au Centre de Santé de Guéyo, dans le centre ouest de la Côte d’Ivoire, bien avant le début des consultations. Sous la véranda, des femmes attendent calmement leurs consultations prénatales et postnatales. Certaines bercent un bébé endormi sur leurs genoux, tandis que d’autres sont allongées sur les bancs en bois en attendant leur tour. Dans une salle de consultation, la sage-femme Kouadio Adjoua Epiphanie Epse Kouakou se prépare pour une nouvelle journée d’échanges avec les patientes.
Mais aujourd’hui, un couple retient particulièrement son attention.
Lorsqu’Épiphanie les a rencontrés pour la première fois, la femme avait déjà donné naissance à dix enfants. Pourtant, son mari en voulait encore.
« Il répétait sans cesse qu’il leur fallait encore un garçon », se souvient Epiphanie. « Chaque fois que je lui parlais de planification familiale, il me répondait que j’étais trop jeune pour lui apprendre ces choses-là. »
Là où beaucoup de prestataires auraient mis fin à la discussion, Epiphanie y a vu le début d’un dialogue. Plutôt que d’essayer de convaincre le couple en une seule consultation, elle a poursuivi les échanges à chacune de leurs consultations postnatales. Elle a pris le temps d’écouter leurs inquiétudes, de répondre à leurs questions sur la contraception et de déconstruire avec respect les idées reçues qui influençaient leurs décisions depuis des années.
Les semaines sont devenues des mois.
Puis, un jour, le mari est revenu avec son épouse.
Cette fois, il a surpris Epiphanie.
« J’ai compris maintenant », lui a-t-il dit. « Je suis fatigué de toutes ces dépenses. »
Ensemble, ils ont examiné les différentes méthodes contraceptives disponibles et choisi celle qui convenait le mieux à leur situation familiale. Aujourd’hui, son épouse utilise Jadelle, un implant contraceptif de longue durée d’action, et le couple continue de fréquenter le centre de santé ensemble.
Pour Epiphanie, cette histoire montre qu’il est essentiel d’aider les familles à prendre des décisions éclairées, sans jamais leur imposer un choix.
« La planification familiale, c’est un peu comme annoncer l’Évangile », dit-elle en souriant. « Il faut prendre son temps. »
Cette philosophie guide son travail depuis le début de sa carrière.
Le parcours d’Epiphanie
Bien avant de devenir sage-femme, Epiphanie vendait des galettes alors qu’elle vivait chez son oncle à Cocody, à Abidjan. Leur maison se trouvait à côté d’un hôpital où elle observait les sages-femmes accompagner les femmes venues accoucher. Elle admirait le respect que leur témoignaient les patientes et le réconfort qu’elles apportaient aux familles pendant l’un des moments les plus importants de leur vie.
Plus tard, en échangeant avec les femmes de son quartier, elle s’est rendu compte que beaucoup d’entre elles prenaient leurs décisions à partir de rumeurs plutôt que d’informations fiables. Certaines parcouraient de longues distances pour obtenir des conseils ou accéder à des services de planification familiale.
« J’aimais discuter avec les femmes », raconte-t-elle. « Je voulais devenir quelqu’un qui pouvait les aider. »
C’est ce désir qui l’a conduite vers les études de sage-femme.
Mais une fois diplômée, la réalité était différente de ce qu’elle avait imaginé. Son premier poste l’a conduite à Guéyo, une communauté rurale bien loin de la vie urbaine qu’elle espérait.
« Honnêtement, je ne voulais pas venir au village », reconnaît-elle. « Je pensais faire mon stage, puis retourner en ville. »
Pourtant, quelque chose a changé.
L’équipe dirigeante du centre de santé l’a accueillie chaleureusement, l’a encouragée à s’installer durablement et l’a même aidée à trouver un logement où elle pourrait faire venir sa famille. Les habitants, dont beaucoup étaient originaires du Burkina Faso, l’ont rapidement adoptée. Peu à peu, elle s’est sentie chez elle.
« Ce qui m’a le plus encouragée, c’est l’accueil de la communauté », dit-elle. « C’est ce qui m’a donné envie de rester. »
Aujourd’hui, Epiphanie est convaincue qu’un bon conseil en planification familiale commence par l’écoute.

Kouadio Adjoua Epiphanie présente les différentes méthodes contraceptives disponibles au Centre de Santé de Guéyo, afin d’aider les femmes et les couples à choisir celle qui répond le mieux à leurs besoins. Crédit photo : Ronald Ng’eno
Elle évite de pousser les femmes à choisir une méthode contraceptive. Au contraire, elle encourage les couples à discuter ensemble de leurs options chaque fois que cela est possible.
« Si on oblige quelqu’un à utiliser une méthode, cela ne fonctionne pas », explique-t-elle. « Même si une femme accepte une méthode sans que son mari le sache, elle peut avoir le sentiment de l’avoir trahi. Plus tard, si elle ressent des effets secondaires, elle risque de s’en vouloir. Moi, je préfère avancer avec patience. »
L’approche d’Epiphanie s’inscrit dans un effort plus large visant à renforcer les services de planification familiale en Côte d’Ivoire. En collaboration avec le Ministère de la Santé et les Directions Départementales de la Santé, VillageReach accompagne des prestataires comme Epiphanie en renforçant les chaînes d’approvisionnement des produits contraceptifs, en améliorant leur disponibilité et en consolidant les systèmes de santé afin que les femmes et les familles puissent bénéficier de conseils de qualité ainsi que de la méthode contraceptive de leur choix.
La disponibilité des produits est essentielle, car ces échanges ne peuvent aboutir à un choix éclairé que si la méthode choisie est effectivement disponible. Dans les établissements de santé appuyés par VillageReach, les efforts déployés pour améliorer la disponibilité des produits, renforcer l’utilisation des données et optimiser la gestion des chaînes d’approvisionnement contribuent à réduire les ruptures de stock des produits de planification familiale.
Pour Epiphanie, toutefois, la réussite ne se mesure pas seulement à travers les chiffres, mais surtout à travers les moments vécus dans sa salle de consultation.
Elle pense à ce mari qui refusait autrefois toute discussion sur la planification familiale. Aujourd’hui, il accompagne son épouse à ses rendez-vous et soutient les décisions qu’ils prennent ensemble.
Elle pense aussi aux femmes qui arrivaient au centre de santé effrayées par les rumeurs qu’elles avaient entendues sur les effets de la contraception et qui repartaient rassurées parce que quelqu’un avait pris le temps de répondre à leurs questions.

Après une séance de conseil en planification familiale, Kouadio Adjoua Epiphanie partage un moment de convivialité avec une cliente. Pour elle, la confiance se construit au fil des échanges, permettant aux femmes et aux couples de prendre des décisions éclairées en toute confiance. Crédit photo : Ronald Ng’eno
Et elle sait pourquoi la patience est si importante.
Pour Epiphanie, chaque échange est une occasion d’aider les femmes et les familles à mieux comprendre les différentes options qui s’offrent à elles afin de prendre une décision éclairée. Certaines choisissent une méthode contraceptive dès la première consultation. D’autres ont besoin de temps pour poser leurs questions, échanger avec leur partenaire et revenir lorsqu’elles se sentent prêtes. Quel que soit leur choix, Epiphanie est convaincue que la meilleure décision est toujours celle qui est prise en toute compréhension et en toute confiance.
Pendant que les motos continuent d’arriver au Centre de Santé de Guéyo et que d’autres femmes prennent place sous la véranda, Epiphanie se prépare pour une nouvelle conversation.
Elle sait qu’elle ne changera peut-être pas un avis aujourd’hui.
Mais peut-être qu’à la prochaine visite…
Ou encore après d’autres échanges…
Quelqu’un reviendra.